ORALIEU

Ce blog est encore en construction. Il évoluera, se complètera et s'améliorera encore longtemps.
Oralieu est un ensemble de performances, liées à des lieux, inventées par Alexis Fichet. Il y a 5 performances, liées à 5 lieux dans le Monde : Conakry (Guinée Conakry), Planguenoual (France), Magenta (Nouvelle Calédonie), Fulong (Taïwan) et Limeni (Grèce). Ces noms sont des mots clés qui permettent de voir tous les posts relatifs à une performance précise.
D'autres mots clés ouvrent sur des notions transversales.
L'ensemble de ce blog n'est que le versant désarticulé des performances. C'est dans les performances que l'ensemble prend corps et que le savoir devient poétique.
Mais il y a aussi un certain plaisir à la désarticulation...

Aedes (moustique tigre)


Cyprien Gaillard et les crépidules

Les crépidules sont des coquillages, une espèce invasive qui s'est beaucoup développée, notamment en Baie de Saint-Brieuc. 



Sur la grande plage des Rosaires, où je passais beaucoup de temps durant mon enfance, il faut franchir une dune rose pour parvenir aux quelques rochers où l'on peut trouver crabes et crevettes. Cette grande dune rose, entièrement composée de coquilles de crépidules, me fait penser à La grande allée du chateau d'Oiron, de l'artiste Cyprien Gaillard. 


Dans cette oeuvre, Cyprien Gaillard a concassé les restes du béton d'anciennes tour d'immeuble détruites pour en faire les graviers de l'allée centrale du très ancien Chateau d'Oiron. Les tours s'installent au château, l'envahissent, comme les crépidules ont envahi la Baie de Saint-Brieuc, à tel point que leurs coquilles forment un relief nouveau dans le paysage horizontal de la plage.

Souligné

En repensant à Patrick Walton, le mytiliculteur de la Baie de Saint-Brieuc, je me suis rendu compte qu'une chose m'avait particulièrement marqué : quoi qu'il soit en train de faire, qu'il soit en train de travailler ou de se reposer, qu'il soit sur l'eau ou dans son lit, Patrick Walton sait que le mouvement des marées ne s'arrête pas. Contrairement à l'agriculteur qui regarde la météo, le mytiliculteur peut compter sur un mouvement perpétuel, prévisible et immuable. Cette force, cette constance, c'est quelque chose qui souligne sa vie. 

(J'ai essayé de dire ça autrement ici.)

Et cette manière d'être souligné rejoint pour moi une question que je creuse dans ma pratique artistique : en tant que metteur en scène de théâtre, j'ai souvent utilisé un deuxième plan, une temporalité parallèle présente sur scène qui travaille en sourdine en même temps que la première. Par exemple, dans Plomb laurier crabe, l'un de mes premiers spectacles, une grosse bobine chargée d'objets divers se déroulait sans cesse, et envahissait ainsi le plateau. 

Cette nécessité de doubler la présence, elle vient de ce que j'ai du mal à croire au théâtre comme fiction. Les pièces qui se donnent comme de pures fictions me saisissent moins que celles qui s'avouent "théâtre". Mais, en posant sur le plateau des interprètes abandonnés par le confort d'une fiction confortable, je les trouve trop seuls, trop isolés. Je travaille donc à doubler la présence, à faire que plusieurs fils temporels coexistent, qui se soulignent mutuellement. Je crée des couples de présence. Par exemple interprètes / vidéo, ou bien fiction / commentaire. 

Bandes dessinées


Mon imaginaire de la mer s'est construit dans les rochers sur les plages bretonnes, mais aussi par les représentations liées à la Méditerranée. Outre les documentaires de Cousteau, c'est par l'intermédiaire de bandes dessinées (donc des bulles) que j'ai pu rêver cet univers sous-marin, et à chaque fois en rapport avec une épave. La Méditerranée, c'est la mer mythique, celle des légendes, des épaves grecques bourrées d'amphores... Quand des aventures avaient lieu dans l'eau claire, je les situais implicitement en Méditerranée.

Je croyais avoir lu Le Gallion englouti, qui retrace l'une des aventures de l'équipe Cousteau aux Caraïbes, mais dans mon souvenir il est question d'éponges et de pêcheurs grecs. C'est sans doute un autre tome, mais je ne trouve pas lequel, pour l'instant.

Surtout, ce sont les deux épisodes de Tintin, Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le rouge, qui sont marquants dans le rapport aux épaves.

Un rêve et un poulpe



Devant moi lʼempreinte de la mer. La trace dʼun océan. Vaste paysage sans mer, champs de sel à perte de vue. La pente est légère, mes pieds sʼenfoncent dans le sable sec, puis ce sont des rochers, dʼanciennes flaques, sans eau, blanchies par une épaisse couche de sel. Je reconnais dans les reliefs, figées sous la croute blanche, quelques carapaces, sans doute aussi des algues. Le scintillement du sel sur tout ce qui existait : conservation globale, avare, brillante, éblouissante. 

Plus aucune trace de la vitalité, rien du mouvement régulier des marées. Nulle part le signal coloré dʼun animal ou dʼune plante, la magie dʼune trace de vie. Pas une goutte dʼeau. Parfois, quand la couche de sel est un peu moins épaisse on devine le reste dʼune couleur, un peu du vert défraîchi dʼune ancienne algue, ou bien la surface dʼun rocher noir. Je dois plisser les yeux pour deviner ces dernières images. Tout le reste est blanc, uniforme, éblouissant. Je sens sur le bord des paupières le liquide de mes yeux qui sʼévapore pour former à son tour de petites croûtes. Ce sel qui sort du corps se détache de lʼeau qui sʼévapore, il ronge les dernières images, il voile ce que je peux encore distinguer dans le blanc absolu du paysage. Je vais finir de sécher, jʼavance encore, peut- être quʼici la couche de sel est plus épaisse, je ne distingue presque rien dʼautre que du blanc, infinie variante de blanc : luminescent, éblouissant. Lumière totale et scintillante. 

Sur ce sol sec de roches et de sel circule une ligne noire et tordue, une calligraphie, ou bien une suite de pictogrammes, écriture irrégulière et violente. Si visible, noir tracé sur le blanc salé, illisible. Quelquʼun a tracé ici au pinceau une dernière ligne, au travers du blanc épuisé. Noire, cʼest à peine une écriture, ou bien celle dʼun mourant, message tracé par aucun humain. Au bout : un petit tas de chair. Cʼétait un poulpe. Il a rampé jusque ici, par mouvements coordonnés de ses tentacules, trajectoire désordonnée, chair brûlée par le sol, asphyxiée par lʼair sec. Cruauté du sel. Sa poche dʼencre sʼest vidée doucement, jusquʼau bout, et jʼassiste aux dernières impulsions nerveuses de sa chair à vif. Enc(o)re. Un peu de jus noir et épais qui coule. Cʼest la dernière tentative de son corps pour se lubrifier. Ses tentacules se mêlent en faisant couler le dernier jus, poisseux, visqueux, sexuel. 

Est-ce que je rêve, moi, de me lubrifier avec mon encre ? 

La lune et les marées

En travaillant sur la Baie de Saint-Brieuc, c'est évidemment le phénomène de marée qui a été l'un des éléments marquants : cette connexion aux multiples mouvements de l'univers et de la planète elle-même, la complexité du phénomène, qui n'est pas un banal mouvement pendulaire, mais une onde... 

On retrouve tout cela expliqué de manière plutôt claire sur ce site.  

Rien, à vrai dire


«Rien, à vrai dire, ne nous est plus fermé que cette vie animale dont nous sommes issus (...) Car l’animal n’est pas simplement chose, n’est pas pour nous fermé et impénétrable. L’animal ouvre devant moi une profondeur qui m’attire et qui m’est familière. Cette profondeur, en un sens je la connais, c’est la mienne. Elle est aussi ce qui m’est le plus lointainement dérobé (...). Je ne sais quoi de doux, de secret, de douloureux prolonge dans ces ténèbres animales l’intimité de la lueur qui veille en nous.»





Bataille, cité par De Fontenay, Le Silence des bêtes, p.281


L'écrivain est un sorcier

L'écrivain est un sorcier parce qu'il vit l'animal comme la seule population devant laquelle il est responsable. 

Hofmannsthal (cité par Deleuze ?)

Silence

Cousteau est l'un des premiers à pouvoir passer du temps sous l'eau, en autonomie, et le film qu'il réalise avec Louis Malle, et qui obtiendra la palme d'or en 1957 à Cannes, s'intitule Le Monde du silence

En 1998, Elisabeth de Fontenay fait paraître un ouvrage conséquent et important qui a pour titre Le Silence des bêtes. Elle pousse le raisonnement au bout : 

"Naîtrait alors le sentiment qu'en tant qu'hommes nous avons commis une faute immémoriale qui aurait été recouverte par le pêché originel et qui aurait interdit de parole, littéralement interloqué les animaux. C'est peut-être de notre fait d'Occidentaux juifs-grecs-chrétiens, obsédés de logos et de verbum, s'il n'y a pas assez de mots pour tous les vivants."

Plus loin elle cite Engels, "anglais malgré tout, [qui] disait que les chiens et les chevaux ont si bien appris à comprendre les êtres humains que "quiconque a souvent eu affaire à ces animaux aura de la peine à échapper à la conviction qu'il y a quantité de cas où ils sentent maintenant que leur incapacité à parler est un défaut, bien qu'il n'y ai malheureusement plus rien à faire.""

Face au diodon de Fulong, celui bien vivant que je croisai sous l'eau, et qui ressemblait à un gros visage en train de nager, je me sentais regardé, et j'ai eu très fort cette sensation de silence, que je ne ressens pas d'habitude en mer. Maintenant je repense à cette citation de Darwin : 

"Si l’homme avait respiré dans l’eau à l’aide de branchies extérieures au lieu d’inspirer l’air par la bouche et par les narines, ses traits n’auraient pas plus exprimé ses sentiments que ne le font ses mains ou ses membres." 


L’homme ne respire pas l’eau de mer

(il sourit)

ne filtre pas l’eau de mer par sa tête

(il hausse les sourcils)

ne sent pas passer par sa tête les animaux-plancton

(il pleure à chaudes larmes)

ni les plantes-plancton

(rictus)

ne peut appréhender de l’eau de mer la richesse

(effarement)

ni la profondeur de sa matière

(apaisement visible)

ni le reste : le sel, l’iode, le vent. Il reste étranger à la mer.

Les diodons morts de Fulong





Les posidonies



Entre 3 et 6 mètres de fond, dans cette anse de Limeni, tout autour de l'épave, le sable est régulièrement recouvert d'un tapis vert bien reconnaissable : un herbier à posidonies. Ces herbiers sont un paysage typique de la Méditerranée. 

Dans les années 90, les herbiers à posidonies ont été menacés par une algue invasive : Caulerpa Taxifolia. Cette algue d'origine tropicale, très toxique, a commencé à envahir les fonds méditerranéen à grande vitesse, et aucune solution ne semblait pouvoir arrêter sa progression. 

Il se trouve que Caulerpa Taxifolia n'est pas rentrée en Méditerranée par le canal de Suez (on l'aurait alors classée parmi les immigrants lessepsiens) mais qu'elle a été rejetée depuis les aquariums du Musée Océanographique de Monaco...

[Pour éviter un nombre trop important de libellés, et parce que ça m'intéresse, je range les invasifs parmi les migrateurs.]

Attaché / contraint

Le singe est attaché sur le pont du bateau. C'est le signal de départ de la performance Oralieu - Conakry. C'est la vidéo que je prends depuis ma fenêtre. 
















Et puis je me demande : est-ce qu'il suffirait que je me pose à côté de ce singe pour que cela fasse oeuvre ? Et cette question me fait penser à des oeuvres, marquantes pour moi. 

I like amerika and amerika likes me, de Joseph Beuys. Ou comment partager sa cage avec un coyotte. 

Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort, de Joseph Beuys, encore. 

Et puis non. 

Finalement, ce que ce singe attaché sur un bateau m'évoque le plus fortement, c'est le drawing restraint de Matthew Barney. Cet artiste a commencé un cycle d'oeuvres regroupées sous le titre Drawing restraint. Au début il tentait simplement de dessiner sous contrainte - attaché au plafond d'une galerie - et puis il a fini ce cycle en réalisant un film dont le décor principal est un immense bateau (un baleinier japonais, le Nishin Maru).



















Ce qu'on attache à l'arrière du Nisshin Maru, ce sont les baleines.